Anthologie de l’humour noir / André Breton
1966
Traduction / Concordia
Breton a découvert la pensée de Hegel vers 1924 à travers l’ouvrage du philosophe italien Benedetto Croce, Ce qui est vivant et ce qui est mort dans la philosophie de Hegel, comme en témoignent certains passages du premier Manifeste. Quelques années plus tard, il se livre à des lectures étendues des traductions alors disponibles, datant de la seconde moitié du XIXe siècle qui fut l’époque du premier grand retentissement de la pensée hégélienne en France (dans la lignée de Victor Cousin et de Taine, Mallarmé et Villiers de l’Isle-Adam se ressentirent de cette imprégnation, pour ne citer que les noms les plus éclatants) : les traductions de Vera pour la Philosophie de l’esprit et la Philosophie de la nature, celle de Bénard pour le Cours d’esthétique.
D’où d’innombrables allusions et citations dans les écrits de Breton datant des années trente, au point que les expressions du philosophe, sans guillemets, s’incorporent naturellement à sa prose, fondues dans la dynamique de sa pensée. Par exemple, le système hégélien va constituer l’une des deux bases théoriques à l’élaboration de la notion d’humour noir. Hegel fournit à Breton la notion d’humour objectif ; c’est même sur cette notion que s’achevait le tome du Cours d’esthétique consacré au devenir des formes de l’art, comme s’il s’agissait du seul art possible dans l’avenir. Second apport : c’est chez Freud, dans Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, que Breton découvre la richesse poétique et la capacité de subversion inhérentes à l’humour. D’où le projet, né vers 1935 et réalisé presque aussitôt, de composer une Anthologie de l’humour noir allant de Swift aux surréalistes. Les difficultés d’édition, puis la guerre retardèrent jusqu’en 1945 la diffusion d’un livre qui, dans l’esprit de Breton, était inséparable des moments sombres de l’Histoire, l’humour étant la réaction « sublime » de l’Esprit opprimé.
Etienne-Alain Hubert
Philippe Bernier
ADPF 1997
Belle du Seigneur / Albert Cohen
1968
Traduction : Alena Onduskova, Marie Janu
Jeune, beau, mystérieux, d’une intelligence rare, Solal n’a aucun mal à séduire les femmes qui l’entourent, et souffre de ce que l’amour puisse s’obtenir si facilement, jusqu’à la rencontre, jusqu’à Ariane à qui il ne faudra que peu de temps pour se vouer corps et âme à Solal, fière d’être la Belle du Seigneur. Mais passés les premiers instants de l’amour, le couple se heurtera très vite aux limites de la passion totale. Coupé de la société des humains, et de surcroît victime de l’antisémitisme, il se désagrégera progressivement. Belle du Seigneur, constitue un réquisitoire sans pitié contre l’amour-passion : les héros, Solal et Ariane, étouffent dans la passion parfaite qu’ils ont imaginée. En tournant les comportements sociaux en dérision, Albert Cohen dresse une violente satire de la société bourgeoise. De cette démystification des rapports humains, ressortent l’arrogance et la futilité d’une société qui s’enfonce inexorablement dans l’antisémitisme et la guerre.
« Elle lui tendit les mains. Il les prit, et il plia le genou devant elle. Inspirée, elle plia le genou devant lui, et si noblement qu’elle renversa la théière, les tasses, le pot à lait et toutes les rondelles de citron. Agenouillés, ils se souriaient, dents éclatantes, dents de jeunesse. Agenouillés, ils étaient ridicules, ils étaient fiers et beaux, et vivre était sublime »
La Société du spectacle / Guy Debord
1967
Traduction : Josef Fulka ; Pavel Siostrzonek
Editions Intu, 2007
« Un livre capable de répondre simultanément « à ces deux exigences » m’a semblé, pour l’essentiel, sans défaut. Ceux qui n’auront pas admis ce livre se seront donc trompés. Et je ne vois pas en quoi j’aurais jamais pu faire la preuve de capacités meilleures, étant comme j’étais. »
« Cette mauvaise réputation... », p. 128-129
La Société du spectacle est le livre le plus célèbre et le plus souvent cité de Guy Debord. À l’époque de Mai-68, c’est un best-seller, un livre qui accompagne de nombreux combats et de nombreuses réflexions. Depuis, il n’a cessé d’être relu et redécouvert. De toute évidence, il tient le coup, même s’il est aujourd’hui souvent détourné de son sens et surtout de son intention critique globale. Debord lui-même a écrit, avec son goût du défi, qu’il le considérait comme sans défaut, qu’il s’agissait d’un livre auquel il n’y avait rien à redire. C’est pourquoi, aussi, il n’en changera pas une virgule au fil de ses nombreuses rééditions : un Livre, en somme, avec lequel tout est dit.
Le concept de spectacle constitue la synthèse personnelle opérée par Debord entre son vécu et un certain nombre de concepts essentiels dans la tradition marxiste : notamment ceux d’idéologie, d’aliénation, de fétichisme de la marchandise ou encore de réification. Il renvoie aux sociétés industrielles modernes, capitalistes ou socialistes, et à leur asservissement de plus en plus absolu à l’économie. Celle-ci se développe dès lors pour elle-même. Pour imposer sa tyrannique loi, elle ne cesse de se mettre en scène comme souverain bien, et comme le seul possible, en une version moderne parfaitement totalitaire de l’illusion religieuse. Dans ce sens, le spectacle, ce ne sont pas que les images (par exemple télévisuelles, comme on le croit parfois), mais c’est beaucoup plus l’idéologie qui rend de telles images et bien d’autres possibles. C’est l’idéologie coïncidant avec un fétichisme généralisé de la marchandise, l’idéologie fonctionnant comme un principe d’aliénation, de captation des individus et de la vie réelle dans des apparences et des représentations : « Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant 4. » Source fondamentale d’aliénation, le spectacle est alors aussi à l’origine de la solitude et de la séparation qui caractérisent les sociétés modernes 5. Il est un principe d’interruption du dialogue, il remplace la véritable communication entre les individus par le monologue élogieux qu’il tient sans interruption sur lui-même 6, il s’impose là où il parvient à dissoudre la communauté et le sens critique qui l’accompagne.
Vincent Kaufmann
Adpf – 2003
Le bonheur paradoxal, Essai sur la société d’hyperconsommation / Gilles Lipovetsky
2006
Traduction : Martin Pokorný
Editions Prostor, 2007
Inauguré par l’Ere du vide en 1983, l’examen social de Gilles Lipovetsky se poursuit dans cet essai inquiétant, le Bonheur paradoxal, Essai sur la société d’hyperconsommation. Colonisant le quotidien d’un individu noyé sous d’irrésistibles injonctions à acheter, la consommation est le nouveau remède à tous nos maux. Les refuges traditionnels qu’étaient la famille, la religion ou l’engagement politique ont disparu depuis longtemps déjà ou sont envahis par la même obsession : désormais, c’est l’achat frénétique qui est la panacée. Anesthésié par un matraquage incessant, l’individu intériorise l’idéal du mieux-être comme une norme et seule la consommation à outrance semble pouvoir procurer ce bonheur.
Pourtant un bref regard sur nos sociétés occidentales – où le malaise, l’inquiétude et les incertitudes sociales se multiplient – révèle un paradoxe : malgré l’empire infini de l’achat, les signes du bonheur sont plus que rares... En effet, hypnotisé par cet idéal obligatoire du bonheur, l’individu voit le gouffre de ses besoins en consommation se creuser. Mais incapable de soigner cette fièvre chronique, il est frustré, car sa seule consolation, l’achat frénétique, est insatisfaisante. La promesse du salut par la consommation ne serait-elle qu’un miroir aux alouettes ?
Guerre et Cinéma / Paul Virilio
Traduction : Pavel Mervart, 2007
Dans cet essai, Paul Virilio, introduit la question du champ de perception de la guerre, la manière dont les militaires ont su utiliser les techniques cinématographiques pour organiser et réorganiser sans cesse l’affrontement décisif.
Si très tôt, la caméra a pris place au-dessus du canon des mitrailleuses de la chasse aérienne pour faciliter l’homologation officielle des ennemis abattus, c’est parce que, dès l’origine, la fonction de l’arme et celle de l’œil se sont confondues dans la visée (l’œilleton des fusils, les collimateurs de l’artillerie à longue portée). L’invention par Nadar, en 1858, de la première photographie aérostatique systématique de la photo-interprétation aérienne lors de la Grande guerre, ont d’ailleurs parfaitement illustré cette dimension cinématographique de destructions opérées à l’échelle de régions entières, incessant bouleversement d’un paysage qu’il fallait aussitôt reconstituer à l’aide de clichés successifs, poursuite cinématographique de territoires incertains où le film succédait aux cartes d’état-major... La deuxième guerre mondiale devait encore accélérer cette mutation scénique. Avec les bombardements de nuit, l’utilisation de projecteurs, de bombes éclairantes, l’assaut devenait soudain un ensemble d’effets spéciaux, une projection atmosphérique destinée à confondre les esprits d’une population apeurée, son et lumière d’une surprenante intensité où l’éclair nucléaire allait bientôt surexposer l’image de deux cités. Depuis ce jour crépusculaire, l’éclairage des conflits est devenu indirect, tout se joue désormais dans la faible clarté des écrans cathodiques, guerre des images où les séquences qui surgissent sur l’écran sont le signe de menaces apocalyptiques, la signature de missiles de délivrance thermonucléaire.
Poèmes / Tristan Tzara
Traduction : Zdeněk Lorenc
Editions Concordia
« ... Nous croyons à l’efficacité de la poésie de Tzara et autant dire que nous la considérons, en dehors du surréalisme, comme la seule vraiment située. Quand je parle de son efficacité, j’entends signifier qu’elle est opérante dans le domaine le plus vaste et qu’elle est un pas marqué aujourd’hui dans le sens de la délivrance humaine. Quand je dis qu’elle est située, on comprend que je l’oppose à toutes celles qui pourraient être aussi bien d’hier et d’avant-hier : au premier rang des choses que Lautréamont n’a pas rendues complètement impossibles, il y a la poésie de Tzara. »
André Breton, 1929
Mugle / René Daumal
Traduction : Jakub Hlaváček
Edition Bilingue, Malvern, 2007
Daumal, René (1908-1944), écrivain français. Lycéen à Reims, il y rencontra Gilbert-Lecomte, Vailland, Meyrat, avec lesquels il fonda à Paris le Grand Jeu en 1927. Cette revue, forte de contributions et de sensibilités plurielles et originales (Sima, Rolland de Renéville), prit rapidement l’aspect d’un mouvement divergent du mouvement surréaliste. Ces artistes se revendiquaient de la voyance rimbaldienne exprimée dans la Lettre du voyant, et René Daumal fut la figure principale de leur éphémère mouvement. Dès 1930, il se consacra à l’étude du sanskrit et adopta les principes philosophiques de Gurdjieff. En 1932, il s’embarqua pour les États-Unis, alors que cessait de paraître le Grand Jeu. Son étude les Limites du langage philosophique parut en revue en 1935 et, un an plus tard, le recueil de poésie le Contre-ciel définissait le sens novateur qu’il donnait à l’expérience poétique. Disparu prématurément, Daumal ne vit paraître qu’une partie de son œuvre. En 1938, il avait publié une étude satirique de la société contemporaine à laquelle il opposait les pouvoirs de l’introspection, la Grande Beuverie. Puis, il se livra, dans le Mont analogue (posthume, 1952), à la quête d’une humanité supérieure, détentrice des secrets de l’esprit. Parallèlement, Daumal approfondit sans relâche son étude de la pensée orientale.
Les Planches courbes / Yves Bonnefoy
2001
Traduction : Jiří Pelán
Editions Opus, 2007
Ô poésie, Je sais qu’on te méprise et te dénie, Qu’on t’estime un théâtre, voire un mensonge, Qu’on t’accable des fautes du langage, Qu’on dit mauvaise l’eau que tu apportes A ceux qui tout de même désirent boire Et déçus se détournent, vers la mort. […]
Mais je sais tout autant qu’il n’est d’autre étoile A bouger, mystérieusement, auguralement, Dans le ciel illusoire des astres fixes, […]
Je sais que tu seras, même de nuit, […] La première parole après le long silence, Le premier feu à prendre au bas du monde mort.
Retrouver la réalité perdue, voilà le dessein que s’est fixé Yves Bonnefoy, et que seule l’écriture poétique permettrait d’atteindre, échappant au « leurre du seuil » – le concept qui rend la réalité abstraite – et au « leurre des mots » – supposés, à tort, exprimer cette réalité. Les Planches courbes, son dernier recueil poétique, est une occasion de réaffirmer cet élan vers la pureté originelle du monde, à travers des thèmes comme la nature, l’enfance ou encore le couple rêve/éveil. Au programme de l’épreuve du baccalauréat français en 2007.
Célébrations / Michel Tournier
Traduction : Věra Dvořáková, Jarmila Fialová
Editions Garamond, 2007
À travers leur apparente disparité, ces quatre-vingt-deux texticules ont pour source commune la curiosité de l’auteur et son ouverture sur le monde extérieur. La beauté des êtres et des choses, leur bizarrerie, leur drôlerie, leur saveur justifient et récompensent une chasse heureuse et insatiable. La démarche des quadrupèdes - amble ou diagonale ? -, la valeur fondamentale du genou, les secrets de la grève dévoilés par le jusant, les déambulations nocturnes des hérissons, la haine que les arbres se vouent les uns aux autres, et aussi ces personnages tutélaires, les Rois Mages, le Père Noël, saint Christophe, Saint Louis, et surtout ces hommes et ces femmes dévorés par les médias - Sacha Guitry, lady Diana, Michael Jackson -, et enfin ces amis qui sont maintenant de l’autre côté du fleuve, voici ce dont il est question dans ces pages.
Le petit frère du rameur / Kossi Efoui
Traduction : Michal Lázňovský
Né au Togo en 1962, Kossi Efoui fait des études de philosophie avant de se tourner vers le théâtre. Il remporte le Prix du Concours théâtral interafricain de RFI en 1989 avec Le Carrefour, une pièce qui inaugure cette radicalité des écritures africaines contemporaines qu’il n’aura de cesse d’approfondir dans les nombreux textes qui suivront, tant sur le plan théâtral que romanesque.
L’action se passe dans un ancien studio de cinéma désaffecté pendant la veillée mortuaire de Kari ; celle-ci s’est défenestrée trois jours auparavant. C’est la nuit. Le corps de la défunte doit être enlevé par le rameur. Maguy, Marcus et le Kid attendent l’événement, ils le guettent par la fenêtre. Parallèlement, Maguy cherche dans les journaux l’annonce de la mort de Kari et Marcus rêve au film qu’il veut réaliser.
Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot / Alain Corbin
Dans ce livre salué par la critique, l’historien Alain Corbin part sur les traces d’un inconnu, Louis-François Pinogot, simple trace sur l’Etat Civil.
« Somme toute, nous n’en savons guère plus sur la très grande majorité de ceux qui nous ont précédés de quelques décennies que sur les hommes préhistoriques, jadis installés sur le territoire de la France actuelle. C’est afin de vérifier cette étonnante évanescence que j’ai entrepris de traquer un inconnu dont j’étais assuré qu’il n’avait laissé aucune trace personnelle autre que celles qui relèvent de l’enregistrement des individus par l’Etat. Cette méditation sur la disparition, cette plongée au royaume des ombres, pouvait, heureusement, s’accompagner d’une tentative de résurrection du monde au sein duquel Louis François Pinagot a vécu. Tel est, en effet, le nom de celui que j’ai choisi, au hasard, sur les listes de l’état civil d’une petite commune de l’Orne. Une nouvelle manière d’écrire l’histoire, qui participe de ce que les cinéastes qualifient de caméra subjective, a permis d’évoquer, sans dolorisme mais non sans émotion, le grouillement des pauvres disparus qui entouraient ce sabotier misérable."
Entretiens sur Descartes / Alexandre Koyré
Les Entretiens sur Descartes reproduisent les conférences données par l’auteur à l’Université du Caire lors du tricentenaire du Discours de la méthode. Ces Entretiens développent une conception de la philosophie de Descartes comme catharsis spirituelle et intellectuelle qui ouvre à l’homme la voie vers la vérité, et vers Dieu. Descartes échappe ainsi au scepticisme et au désarroi qui ont suivi le bouillonnement confus de la Renaissance. La science cartésienne, toute périmée qu’elle soit, est présentée comme un effort prodigieux pour réaliser l’idéal – ou le rêve - de la mathématisation totale de l’Univers, ressuscité, de nos jours par Einstein.
Histoire de France / Marc Ferro
L’Histoire est une force, comme il existe des forces économiques ou des croyances religieuses : elle exerce une action sur la société. Mais de quelle Histoire s’agit-il ? non pas l’histoire, héroïque, des Bourgeois de Calais, tragique de la Saint-Barthélemy ou de la Commune de Paris, glorieuse ou honteuse pour tel épisode passé, mais qui recouvre combien de mythes, de querelles, de silences et de mensonges, mais l’histoire anonyme des habitants de ce pays, si semblables et si différents de leurs voisins, au travail comme à table, et si portés à la guerre civile…
Marc Ferro est directeur d’études à l’EHESS.
-Histoire des colonisations, des conquêtes aux indépendances / Marc Ferro
La colonisation n’est pas née avec la découverte du Nouveau Monde et ne fut pas l’affaire des seuls Européens. L’expansion arabe du VIIe siècle en Méditerranée préfigure cet appétit de territoires. C’est ce mouvement et son reflux dont Marc Ferro retrace la philosophie, les légendes et le folklore. Mais entre les Portugais marathoniens des mers, les Espagnols brandissant la croix du Christ, les Français plus marchands qu’aventuriers, les Hollandais fascinés par l’or, les Anglais pirates et les Russes en quête de contribuables, que de colonisations différentes !...
L’étrange défaite, témoignage écrit en 1940 / Marc Bloch
Traduction : Irena Kozelská
Editions Argo, 2007
Encore aujourd’hui, nul témoignage à propos de la défaite française de 1940 n’a été jugé plus pertinent que l’Etrange Défaite, testament de l’officier et historien Marc Bloch. En osant dénoncer les aberrations d’une France sclérosée, ce « procès-verbal de 1940 » – l’expression est de l’auteur – nous livre le regard lucide et intransigeant d’un homme de l’intérieur, qui mourra fusillé par la Gestapo en 1944.
Tout en soulignant les dysfonctionnements d’une armée rongée par son organisation rigide, et mal secondée par des services de renseignements défaillants, il insiste également sur la responsabilité de l’Etat français dans cette débâcle. Il faut alors procéder à l’examen de conscience de la société dans son ensemble, et personne n’est épargné.
Si nul n’échappe au réquisitoire impitoyable et lucide de Marc Bloch, que ce soit l’armée, l’Etat ou la population, l’essentiel du propos est ailleurs. C’est surtout l’aveuglement volontaire généralisé que l’historien dénonce, et la lâcheté qui a empêché certains d’élever la voix avant qu’il ne soit trop tard.
S/Z / Roland Barthes
1975
Traduction : Josef Fulka
Garamond
« On dit que certains bouddhistes, grâce à leur vie ascétique, arrivent à voir le paysage tout entier dans un haricot sec. Cela aurait été sans doute l’ambition des premiers analystes de la narration - de voir toutes les narrations qui existent dans le monde (si nombreuses qu’elles soient, et qu’elles aient été !) sous une seule structure : il faut extraire de chaque narration son modèle, pensaient-ils, puis mettre tous les modèles ensmble pour en créer une grande structure narrative, et la vérifier en la transposant sur n’importe quelle autre narration – une tâche exténuante (« Science avec patience, le supplice est sûr »), et, en fin de compte, indésirable puisque le texte y perd sa différence. De toute évidence, cette différence n’est pas une qualité pleine et irréductible (comme le veut la vision mythique de la littérature), elle n’est pas l’indice de l’individualité de chaque texte, sa désignation, sa marque, sa signature, sa finition – par contre, c’est une différence qui ne s’arrête pas et qui se décline en un nombre infini de textes, de langages, de systèmes : une différence dont chaque texte représente le retour. »
Anthologie / Bernard-Marie Koltès
Traduction : Divadelni Ustav
« J’ai toujours un peu détesté le théâtre, parce que le théâtre, c’est le contraire de la vie ; mais j’y reviens toujours et je l’aime parce que c’est le seul endroit où l’on dit que ce n’est pas la vie. »
Cette déclaration d’amour haineux du théâtre n’est qu’une des nombreuses déclaration provocatrices de Bernard-Marie Koltès (1948-1989), auteur dramatique français parmi les plus remarquables de la seconde moitié du 20ème siècle. Ses pièces, elles aussi, sont considérées comme provocatrices, et en même temps elles exercent une étrange fascination. Leur langage, très personnel et littéraire par excellence, c’est sans doute l’aspect le plus intéressant du théâtre de Koltès : cultivé, imprégné de culture littérale et dramatique française, mais en même temps ouvert vers le français d’aujourd’hui, y compris le « métissage linguistique » - à savoir le croisement du français et d’autres langues. Les personnages de Koltès se caractérisent par le contraste fondamental entre leur statut d’intrus ou de parias, et leur langage plein de confiance en soi, qu’ils maîtrisent avec brio, langage qui ne veut d’aucune façon imiter le parler des personnes issues d’un statut social comparable. (...)
Les pièces de Bernard-Marie Koltès, pour peu nombreuses qu’elles soient, constituent dans leur ensemble l’image du monde d’aujourd’hui - cruelle pour son actualité, atemporelle grâce à sa dimension philosophique, mais simultanément ludique et ironique. Cette image, c’est sans doute l’une des contributions les plus importantes que le théâtre français ait apportées à la culture dramatique mondiale. Une contribution d’autant plus significative qu’il s’agit en fait de la « renaissance de l’auteur dramatique ». À l’époque d’un manque général de confiance en littérature, et surtout en littérature dramatique, ce n’est pas du tout un mauvais résultat.
La nuit juste avant les forêts
Combat de Nègre et de Chiens
Quai ouest
Tabataba
Dans la solitude des champs de coton
Retour au désert
Roberto Zucco
Coco
L’Esprit européen / Léon Brunschvicg
1947
Traduction : Editions Vyšehrad
Avec Henri Bergson, Léon Brunschvicg (1869-1944) est considéré comme le plus grand penseur français de l’entre-deux-guerres. Enseignant de philosophie aux universités de Paris, il se fit remarquer même aux grands congrès internationaux de philosophie. En tant que chercheur, il se consacra surtout aux questions de la théorie de la connaissance et à l’histoire de la philosophie, où il s’illustra par ses monographies sur les esprits français du début des Temps Modernes : Montaigne, Descartes, Pascal. Proche du courant philosophique puisant sur Kant, il fonde sa pensée sur ce qu’on peut nommer « idéalisme rationaliste », avec une prédilection pour Platon.
Ce fut peut-être ce même idéalisme, si éloigné du positivisme et réalisme dominants dans la tradition de la pensée tchèque, qui fut la cause de l’absence de traductions tchèques des oeuvres de cet esprit brillant, malgré sa renommée et le fait qu’il venait de la France, pays-modèle pour les Tchèques de l’époque. Il faudra attendre l’augmentation significative de l’intérêt pour les racines spirituelles de l’Europe, résultat du processus de son intégration économique et politique, qui nous fera redécouvrir L’Esprit européen, l’oeuvre ultime de Brunschvicg, publiée après sa mort. Cette oeuvre se fonde sur une série de conférences données à Paris pendant l’hiver 1939-1940, période qui fit planer des menaces mortelles sur les idéaux de l’humanisme et de la pensée rationnelle libre, idéaux considérés par Brunschvicg comme les traits constitutifs de la culture européenne. Une menace mortelle qui pèse sur l’auteur lui-même, du fait de sa race : après la défaite de sa patrie, Brunschvicg doit quitter Paris pour le sud de la France, encore libre, où il meurt.
La première traduction tchèque de Brunschvicg, et en même temps la première étude tchèque qui lui soit consacrée, l’avant-propos du texte traduit, sont toutes les deux l’oeuvre de M. Petr Horák, professeur de l’Université Masaryk de Brno et expert reconnu en matière de philosophie française. Pour ce qui est de ses oeuvres puisant dans la pensée française, citons au moins sa volumineuse anthologie de Pascal, complétée par une étude compréhensive (Svět Blaise Pascala / L’univers de Blaise Pascal, Vyšehrad 1986), ensuite la traduction Rasa a dějiny / Race et Histoire de Claude Lévi-Strauss (Atlantis 1999), la traduction des Lettres à la princesse Elisabeth (Dopisy Alžbětě Falcké) de Descartes, d’une anthologie de Michel Foucault etc. Quant à la philosophie britannique, Petr Horák a traduit la Lettre sur la tolérance de John Locke
Atlantis 2000
Guerre et cinéma 1, Logique de la perception / Paul Virilio
Traduction : Editions Pavel Mervart
Théoricien de la culture, urbaniste et philosophe, Paul Virilio a fait ses études à l’Ecole des Métiers d’Art et il a étudié la phénoménologie à la Sorbonne, où il a été élève de Merleau-Ponty. Professeur d’architecture à l’Ecole spéciale d’Architecture à partir de 1969, il occupe le poste de directeur entre 1972-75 et il quitte le métier pédagogique en 1998. Depuis 1974, il dirige la collection « L’espace critique » à•la maison d’édition Galilée. Il a été membre de conseils éditoriaux de périodiques de renom, par exemple de la revue Esprit (1969-77) ; actuellement il est collaborateur de plusieurs grands quotidiens – de la Libération en France, El País en Espagne ou Die Tageszeitung en Allemagne.
Paul Virilio s’est illustré notamment en tant que l’inventeur de la dromologie, à savoir la « philosophie de la vitesse », qu’il explique dans son oeuvre la plus connue Vitesse et politique : essai de dromologie (1977). Dans cette oeuvre, il entreprend d’analyser les changements dans la perception du monde, résultat des révolutions dans le développement des « technologies de pointe » et de leur impact sur nos activités quotidiennes, que ce soit le voyage, la culture, la vie en milieu urbain ou les conséquences des décisions politiques. Il apporte également une contribution significative à la critique de l’influence idéologique exercée par les médias de masse, notamment le cinéma et la télévision.
Parmi ses oeuvres les plus connues, il faut mentionner aussi l’Esthétique de la disparition : essai sur le cinématisme (1980), L’espace critique : essai sur l’urbanisme et les nouvelles technologies (1984), La machine de vision : essai sur les nouvelles techniques de représentation (1988) et La bombe informatique : essai sur les conséquences du développement de l’informatique (1998, traduction tchèque 2004).
Mais le plus célèbre, c’est probablement son « modèle de guerre » - base de fonctionnement de la société moderne, modèle fondé sur la « logistique de la perception », c’est-à-dire un mode d’organisation de nos vies axé sur la violence et le conflit, manipulé par une diffusion ciblée des informations-images. Et ces phénomènes, dont la forme la plus claire on peut observer en temps de guerre, sont le sujet de Guerre et cinéma I. Logistique de la perception
1984, édition complétée 1991, traduction tchèque 2007
La Queste del Saint Graal / Anonyme
1225
Editions Triada – Jiri Pelan
À la fête de la Pentecôte, le Graal, mystérieuse coupe aux pouvoirs magiques, Saint Calice rapporté su l’île de Bretagne par Joseph d’Arimathie, apparaît aux chevaliers du roi Arthur réunis autour de la Table ronde. Ils jurent alors de partir en quête pour le retrouver et pour percer ses mystères. Mais longue est la quête et les années s’écoulent... Après tant d’aventures, tous portent le poids du passé, avec ses combats, ses menaces, ses amitiés, ses amours, ses péchés. Tous doivent affronter épreuves et tentations. Les secrets divins seront réservés aux purs : Bohort, Perceval, et surtout Galaad, le chevalier vierge et prédestiné, le fils de Lancelot et de la fille du Roi Pêcheur. . Ce roman anonyme du XIIIe siècle est l’apogée de l’immense cycle romanesque centré sur les aventures de Lancelot du Lac. Cette dernière version écrite vers 1225, parachève la christianisation de la légende du graal en faisant de la coupe le symbole de la grâce divine.
… et la mer n’est pas remplie / Elie Wiesel
1996
Editions Pragma
Ecrivain américain, Prix Nobel de la paix 1986, Elie Wiesel est né en 1928 à Szighet, en Hongrie. Juif, il est déporté à Auschwitz et à Buchenwald. Il verra mourir tous les siens. A la fin de la guerre, il arrive à Paris, étudiera à la Sorbonne, fera du journalisme, s’installera à New York et enseignera à Boston. Il a dédié sa vie à la lutte contre le racisme et la discrimination. Romancier et essayiste, il a écrit, entre autres, « La Nuit », « Le Testament d’un poète juif assassiné », « Le Cinquième Fils », « Mémoire à deux Voix » (rédigé avec François Mitterrand), « Les Juges », « d’où viens-tu ? », « Le Temps des déracinés », « Le chant qui habite le chant », « Un désir fou de danser ». « … Et la Mer n’est pas remplie » est le deuxième tome de ses mémoires.
Histoire et mémoire / Jacques Le Goff
Argo
Dans ces textes, Jacques Le Goff, qui a marqué de ses idées et de ses œuvres l’historiographie contemporaine, veut expliquer le travail de l’historien selon les rapports entre ces outils de la réflexion historique que sont la mémoire et les oppositions passé/présent, antique/moderne. C’est à la fois une histoire de l’histoire et des théories de l’histoire et un essai de méthodologie historique à travers quelques concepts clés. C’est une recherche des continuités et des similitudes dans l’évolution de l’esprit historique, de l’Antiquité à nos jours, dans l’ensemble des civilisations, y compris celles des sociétés qui ont relevé plus de l’ethnologie que de l’histoire, mais aussi des mutations et des ruptures qui ont constitué autant de modernités successives. C’est aussi un livre engagé où Jacques Le Goff a voulu aider les historiens et le public à mieux comprendre le travail historique, à mieux penser l’histoire, à mieux « faire de l’histoire ».
La création des identités nationales / Anne-Marie Thiesse
CDK
La viabilité des États-nations est l’une des questions du siècle. Or ce livre stupéfiant montre que les identités nationales ont été fondées en Europe, en moins de deux siècles, par des démarches volontaristes. Titulaire de deux doctorats en lettres, Anne-Marie Thiesse est depuis 1991 directrice de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Cet ouvrage démontre avec acuité une thèse a priori surprenante : ce ne sont pas les identités communes qui ont fondé les nations, dans l’Europe du XVIII au XXe siècle, mais les nations elles-mêmes qui ont pour l’essentiel créé ou formaté les identités nécessaires à leur pérennité. Les traditions ont succédé aux nations, et non l’inverse. Une constante qui, d’après l’auteur, prend une importance particulière dans la perspective de la construction européenne.
Anne-Marie Thiesse définit ainsi les éléments successifs de la construction des identités : des ancêtres fondateurs, une histoire épique, des héros légendaires, une langue unifiée, des monuments restaurés, des paysages typiques et un folklore populaire. En trois parties comportant au total 10 chapitres, elle s’attache à décrire comment toute l’Europe, de la Russie à la Grande-Bretagne et de l’Italie à la Norvège, a réécrit en permanence son histoire pour justifier ses objectifs politiques contemporains.
Mythologies 3 / Claude Lévi-Strauss
1964
Traduction : Helena Bigivinová
Editions Argo, 2007
« Les mythes signifient l’esprit qui les élabore au moyen du monde dont il fait lui-même partie »
Les ouvrages précédents de Claude Lévi-Strauss, et en particulier la Pensée sauvage, posaient les fondements de l’anthropologie structurale. Dans sa tétralogie, Mythologiques, il applique ces principes afin de comprendre les mécanismes qui ont présidé à la création des mythes, leur fonctionnement interne et l’articulation de mythes entre eux.
En effet, bien que ceux-ci paraissent nés de la spontanéité créatrice de l’humain, ils n’ont en réalité rien de déraisonnable. Au contraire, en appliquant la méthode structuraliste, il est possible de découvrir, par une observation ethnographique précise, la logique qui les régit. A partir de ce postulat, Claude Lévi-Strauss s’applique à révéler les jeux d’inversion, de symétrie, ou encore de transformation, qui se cachent derrière les mythes et leurs variantes.
Grâce à un raisonnement inductif et grâce au comparatisme, Claude Lévi-Strauss parcourt des centaines de mythes indigènes, utilisant comme laboratoire le continent américain dans son ensemble, du Sud au Nord.
Esquisse d’une théorie des émotions / Jean-Paul Sartre
Capek Jakub, Petricek Miroslav
Oikoymenh
En 1938, Sartre écrit quatre cents pages d’un traité de psychologie phénoménologique, "La psyché", jamais publié et dont l’Esquisse d’une théorie des émotions constituait la partie liminaire. Alors que le phénomène émotif est généralement tenu pour un désordre sans loi, un accident, Sartre, faisant table rase des théories psychologiques ordinaires, définit au contraire l’émotion comme un produit de la conscience :
"Lorsque les chemins tracés deviennent trop difficiles ou lorsque nous ne voyons pas de chemin, nous ne pouvons plus demeurer dans un monde si urgent et si difficile. Toutes les voies sont barrées, il faut pourtant agir. Alors nous essayons de changer le monde, c’est-à-dire de le vivre comme si les rapports des choses à leurs potentialités n’étaient pas réglés par des processus déterministes mais par la magie [...]. En un mot dans l’émotion, c’est le corps qui, dirigé par la conscience, change ses rapports au monde pour que le monde change ses qualités [...]. Soit par exemple la peur passive. Je vois venir vers moi une bête féroce, mes jambes se dérobent sous moi, mon cœur bat plus faiblement, je pâlis, je tombe et je m’évanouis. Rien ne semble moins adapté que cette conduite qui me livre sans défense au danger. Et pourtant c’est une conduite d’évasion [...]. Ainsi le véritable sens de la peur nous apparaît : c’est une conscience qui vise à nier, à travers une conduite magique, un objet du monde extérieur et qui ira jusqu’à s’anéantir, pour anéantir l’objet avec elle."
(Exposition BNF – 2005)
La révolution française II / Furet François
Argo
Spécialiste du XVIII° siècle, Furet a marqué, par son ouvrage "La Révolution Française" publié en 1965 avec la collaboration de son beau-frère Denis Richet, une rupture épistémologique majeure dans la recherche historique sur cette période. Après plusieurs décennies où la Convention et le Comité de Salut Public mobilisent la plupart des recherches universitaires, ce livre se place résolument dans une perspective plus large, dépassant le cap de Thermidor, habituellement considéré par les historiens qui l’ont précédé, Aulard, Mathiez, Lefevbre, Soboul, comme le terme des événements de la Grande Révolution.
Ce choix de rééquilibrer l’analyse de la période révolutionnaire en y intégrant la Convention thermidorienne et le Directoire n’est pas anodin. Furet prend à contresens les théories admises par les historiens marxistes. Pour ces derniers, Soboul et Lefebvre principalement, la Révolution Française est d’abord une expression de la révolte des masses populaires, à l’exemple du mouvement jacobin soutenu par l’avant-garde des sans-culottes qui disparaît après le 9 Thermidor.
A l’inverse, non sans susciter des polémiques dans le monde universitaire français, François Furet défend l’idée d’une révolution des élites qui aurait "dérapé" en 1793. La confiscation violente du pouvoir par les masses durant la Terreur aurait perturbé le cours pacifique d’une modernisation sociale menée "par le haut" à partir de 1789. Il approfondira ces réflexions dans son ouvrage, "Penser la Révolution française", publié en 1978, notamment en redécouvrant les travaux d’Augustin Cochin que l’historiographie avait largement oublié après sa mort en 1916, non sans revenir sur la thèse du dérapage, relevant les prémices de la Terreur dès 1789 et percevant « une possible consonance de la Terreur avec la Révolution toute entière ». Dans sa synthèse La Révolution, 1770-1880, envisageant le temps long, il montre les continuités entre l’Ancien Régime et la Révolution, dont le long processus ne prend fin qu’avec l’arrivée au pouvoir des républicains opportunistes, qui séparent la démocratie de la révolution et refusent de sacrifier la liberté individuelle aux nécessités historiques.
La Sorcière / Marie Ndyaie
Argo
Éloge du charme
D’un côté, une description minutieuse de quotidiens ordinaires baignés d’ennui, de drames, d’angoisse, de solitude. De l’autre, un récit fantastique et onirique. Entre les deux, la plume ensorceleuse de Marie NDiaye confectionne un roman paré de toutes les séductions.
« (…) Marie NDiaye s’impose en premier lieu par son originalité ; elle a un propos et une voix qui ne ressemblent à rien de connu. Cette originalité s’accompagne d’un métier. La Sorcière est mieux qu’un livre d’auteur comme il y en a tant, c’est un livre d’écrivain : entendez que celle qui écrit sait disparaître derrière ce qu’elle écrit pour ne laisser deviner qu’une ombre vague et secrète, une présence. Dans une société littéraire dominée par le spectacle, cette position constitue un handicap, et nul doute que la réputation de Marie NDiaye serait beaucoup plus grande et ses lecteurs plus nombreux si elle consentait à livrer un peu de sa personne à travers ses personnages. Mais ce n’est pas son travail. Le sien consiste à s’améliorer de livre en livre, à creuser plus net le sillon, à traquer les facilités de plume, à parfaire son observation du monde et à se méfier, en bon classique, de ses dons, qui sont riches et nombreux. Il est précisément question de dons dans La Sorcière ; des dons de voyance et de métamorphose qu’on se transmet de mère en fille dans la famille de Lucie. Lucie n’est pas une sorcière très douée ; ses visions sont plutôt courtes et souvent parcellaires : inefficaces, donc, dans un monde où l’efficacité est devenue la pierre de touche des valeurs. Car Lucie est une sorcière de notre temps. Elle habite un pavillon dans un lotissement de banlieue pour classes moyennes ; elle est dotée d’un mari qu’elle n’aime pas davantage qu’il ne l’aime et qui bientôt va la quitter pour aller retrouver, à Bourges – capitale de la sorcellerie -, une autre femme et un autre foyer. Elle a surtout deux filles, des jumelles, Maud et Lise, qui ayant atteint l’âge de douze ans, celui de la puberté, sont à leur tour initiés aux rites de voyance et se révèlent d’emblée infiniment mieux pourvues que leur mère et dotées de surcroît d’un solide sens pratique et d’un non moins redoutable égoïsme. (…) »
Pierre Lepape (Le Monde, 6 septembre 1996)
L’homme et l’état / Maritain Jacques
Triada
Pierre Michon, Abbés
Paseka, Mirka Sevcikova
« Toutes choses sont muables et proches de l’incertain. »
L’ultime vers d’une chronique rapportée revient comme une antienne dans ces trois récits ardents, cruels, excessifs, qui évoquent autour de l’an mil les premières générations de bénédictins venus établir leurs monastères dans les îles et les marais de Vendée sous la haute vigilance de Cluny, dans un temps où christianisme et paganisme sont étroitement imbriqués.
Dans ce paysage où les éléments sont encore mêlés comme au premier jour de la Création, les œuvres, les signes, les passions et la grâce sont réversibles. La fraternité peut y nourrir le crime qu’est en mesure d’effacer l’apparition éblouissante d’une petite fille.
L’écriture de Michon se fait là plus dépouillée mais combien puissante à faire monter en gloire le plaisir absolu de la chair ou à précipiter dans une fureur désastreuse l’être qui tombe sous l’emprise du rien.
Et dans les dernières pages du livre, lorsque la relique du Baptiste s’avère n’être qu’un faux, entre deux jurons ou quelques bégaiements, on croit entendre les abbés dire les versets de l’Ecclésiaste où il est question de paroles et de vent.
Les particules élementaires / Houellebecq Michel
Garamond
Les particules élémentaires a été publié en 1998 aux Éditions Flammarion. Ce livre marque un tournant dans la carrière de Houellebecq pour la controverse qu’il a soulevé mais aussi pour le Prix Novembre décerné à celui-ci.
« Le 1er juillet 1998 tombait un mercredi. C’est donc logiquement, quoique de manière inhabituelle, que Djerzinski organisa sont pot de départ un mardi soir. Entre les bacs de congélation d’embryons et un peu écrasé par leur masse, un réfrigérateur de marque Brandt accueillit les bouteilles de champagne ; il permettait d’ordinaire la conservation des produits chimiques usuels. »
Le singe à l’égal du ciel / Tristan Frédéric
Emitos
Il a été longtemps chargé de mission économique en Asie : ayant vécu en Chine, en Birmanie, au Vietnam et en Indonésie, il a consacré un certain nombre d’oeuvres à la région, comme ’Le Singe égal du ciel’ qui traite de la tragédie chinoise. Il a aussi écrit de nombreux ouvrages sur la mystique et sur la métaphysique occidentale : ses essais, comme ’Le Monde à l’envers’ ou ’l’ Oeil d’Hermès’ témoignent d’une acuité philosophique et religieuse de l’auteur. Homme complet, il a publié également quelques romans dont le succès ne s’est pas démenti : ’L’ Homme sans nom’, ’Balthazar Kober’ ou ’Les Egarés’ reprennent le thème du pourrissement de la société et de la grandeur de l’homme dans sa solitude. Grand Prix au Festival d’Avoriaz en 1983 pour ’La Cendre et la foudre’. Frédérick Tristan, prix Goncourt 1983 (Les Egarés), a écrit plus de trente romans et reçu le Grand Prix de littérature (SGDL) pour l’ensemble de son oeuvre en 2000.
Le chat du rabbin / Sfar Joann
Garamond
Au début du XXe siècle, le chat d’un rabbin d’Alger raconte sa vie et ses dialogues avec son maître. En effet, ce chat parle depuis qu’il a dévoré le perroquet mais il ne dit que des mensonges ou des vérités blessantes. Surtout, l’animal veut devenir juif pour plaire à Zlabya, la fille du rabbin. Ce conte au prétexte apparemment fantaisiste permet à l’auteur une exploration de la religion juive et de la culture juive d’Algérie, deux thèmes également négligés par la bande dessinée — mais pas par la littérature : on lira de-ci de-là de lourds clins d’œil aux romans d’Albert Cohen, par exemple. Contre toute attente, cette série a obtenu un succès très important, y compris en dehors du public des amateurs de bande dessinée.
-Mundus imaginalis / Henri Corbin
Malvern
Henri Corbin (né à Paris le 14 avril 1903 et mort à Paris le 7 octobre 1978) est un philosophe et orientaliste français.Il est l’un des rares philosophes qui ont eu le mérite de permettre la (re)découverte d’un continent philosophique englouti par l’histoire : celui de l’Islam iranien en général et de la gnose chiite en particulier. Grâce à son zèle, Corbin a traduit, interprété et édité quelques-uns des classiques de cette tradition, dont les grands noms tels que Sohrawardi, Molla Sadra Shirazi, Rûzbehân Baqlî Shîrâzî et aussi le soufi Ibn Arabi, élargissent peu à peu un horizon philosophique lui aussi en voie de mondialisation.
Les deux sources de la morale et de la religion / Henri Bergson
Editeur : Vyšehrad
Traducteur : Josef Hrdlička, 2007
Souvent réduit à quelques formules, voire accusé de mysticisme, les Deux Sources de la religion et de la morale d’Henri Bergson a pâti d’un accueil timoré à sa publication en 1932. Pourtant, il est le fruit de vingt-cinq années de recherches et mérite que l’on revienne sur ce discrédit. En effet, les questionnements qu’il pose sur les perspectives d’évolution de nos sociétés reste pertinent.
Selon Henri Bergson, la nature humaine pousse les individus, certes à vivre en sociétés, mais sous leur forme « close », leur fonctionnement visant à inclure les uns et exclure les autres. Apparemment, leur pérennité est principalement permise par l’obligation morale, à laquelle chacun obéit par habitude, et la religion sous sa forme statique. Alors comment dépasser cette simple préoccupation de la conservation sociale, sortir de la vie en société fermée, et réaliser le rêve d’une société ouverte et cosmopolite ?
La transfiguration de la morale et de la religion est alors nécessaire, par l’entremise de certains individus exemplaires, seuls capables d’accéder à une morale complète. Ceux qui sont mus par un mouvement autre que l’obligation sociale, par une morale humaine, jadis appelés sages, saints ou héros. A eux alors de propager celle-ci dans la population afin de profiter positivement des avantages du progrès technique. A cette seule condition le pouvoir créateur qu’il met entre les mains de l’homme contribuera à installer des sociétés ouvertes.
Vivre en liberté est un art/ Chenu Roselyne
1969-1980
Traduction : Turek Matěj
Edition : Jitro
Collaboratrice du poète Pierre Emmanuel, Roselyne Chenu fut dans les années 60-70 la cheville ouvrière de la Fondation pour une entraide intellectuelle européenne, dont le but était d’aider les intellectuels européens vivant sous des régimes totalitaires à sortir de leur isolement : invitations à des rencontres internationales, envois de livres, visites à ceux qui ne pouvaient sortir de leurs pays… Au cours de ses voyages en Tchécoslovaquie, entre 1969 et 1980, Roselyne Chenu rencontra nombre d’écrivains, d’artistes et de personnalités indépendantes. Elle prit alors l’habitude de tenir secrètement un journal personnel et d’y consigner ses conversations, ses observations, ses impressions. Cet ensemble inédit, particulièrement éclairant car il est comme une sorte de photographie du pays prise au jour le jour, a dormi pendant près de trente ans dans ses archives. Aujourd’hui traduit en tchèque, il paraît enfin aux éditions Jitro.
Abbés/ Pierre Michon
2002
Traduction : Mirka Ševčíková
Editeur : Paseka
« Toutes choses sont muables et proches de l’incertain. » L’ultime vers d’une chronique rapportée revient comme une antienne dans ces trois récits ardents, cruels, excessifs, qui évoquent autour de l’an mil les premières générations de bénédictins venus établir leurs monastères dans les îles et les marais de Vendée sous la haute vigilance de Cluny, dans un temps où christianisme et paganisme sont étroitement imbriqués. Dans ce paysage où les éléments sont encore mêlés comme au premier jour de la Création, les œuvres, les signes, les passions et la grâce sont réversibles. La fraternité peut y nourrir le crime qu’est en mesure d’effacer l’apparition éblouissante d’une petite fille. L’écriture de Michon se fait là plus dépouillée mais combien puissante à faire monter en gloire le plaisir absolu de la chair ou à précipiter dans une fureur désastreuse l’être qui tombe sous l’emprise du rien. Et dans les dernières pages du livre, lorsque la relique du Baptiste s’avère n’être qu’un faux, entre deux jurons ou quelques bégaiements, on croit entendre les abbés dire les versets de l’Ecclésiaste où il est question de paroles et de vent.






































